Lorsqu'on
parle du «modèle Européen» et
particulièrement du «modèle social»
européen, on devrait plutôt évoquer
«les» modèles, tant coexistent au sein de l'Union
européenne une multitude de régimes fiscaux et sociaux. A
ce titre, on est littéralement stupéfait par les
écarts d'efficience (croissance économique,
chômage, etc.) entre les Etats membres. Sous ces deux aspects, on
retrouve invariablement dans le peloton de tête l'Irlande, le
Luxembourg, le Portugal, l'Espagne, la Norvège et la
Grande-Bretagne. Les facteurs favorisant la croissance
économique sont connus de la science économique.
Au premier rang de ceux-ci, on retrouve la pression fiscale, surtout
sur le travail. Gwartney, Laffer et Armey ont démontré la
relation inversement proportionnelle entre la charge fiscale et la
croissance économiqueen analysant, sur une longue
période, les écarts de croissance économique dans
les pays de l'OCDE. Ils ont observé que dans les pays où
les dépenses publiques sont inférieures à 25% du
PIB, la richesse progressait de 6,6% et pour moins de 1,6% dans les
pays grevés de dépenses publiques supérieures
à 60%. La même constatation vaut pour les pays de l'UE.
D'autres facteurs expliquent bien entendu la croissance
économique: la pyramide des âges, le niveau
d'éducation, le taux d'épargne, le taux
d'intérêt, la proportion entre impôts direct et
indirect, etc. Mais deux facteurs principaux sont
corrélés à une croissance économique faible
(et donc à une faible création d'emploi): des
dépenses publiques excessives et une structure fiscale
démotivante. En revanche, les baisses de taux
d'intérêt et les déficits budgétaires
(techniques keynésiennes) n'ont qu'un faible impact sur la
croissance.
L'explication de ce phénomène n'est ni politique ni
sociale: une économie est plus compétitive qu'une autre
parce qu'elle est globalement plus efficace qu'une autre. La valeur
ajoutée est produite à l'origine dans le secteur
privé. Même si l'Etat redistribue ensuite cette valeur
ajoutée, le plus souvent, c'est l'administration qui s'en charge
au travers d'une réglementation complexe et inefficace.
|
L'objectif n'est pas ici de se faire le chantre d'un
modèle plutôt que
d'un autre. Il s'agit plutôt d'analyser, dans un contexte de
stagnation
structurelle wallonne et à la lumière de ce qui
précède, les
performances comparées de l'Irlande et de la Belgique.
En 1985, la situation économique irlandaise est
désastreuse: produit national inférieur à la
moyenne européenne (65% du
niveau belge), chômage de 17%, déficits budgétaires
excessifs, faible
taux de croissance. L'Irlande a le statut peu enviable de «second
pays
le plus pauvre d'Europe» derrière la Grèce. En une
demi-génération,
elle a obtenu le statut stupéfiant de second plus
riche.Commentceci
at-il été possible? Jusqu'en 1985, Belgique et Irlande
mènent des
politiques «keynésiennes» comparables:
dérapage de la dette publique,
augmentation continue de la charge fiscale moyenne.
Résultat: la création d'emplois et la croissance
économique évoluent
assez semblablement et de façon médiocre. En 1985,
l'Irlande change
radicalement de cap: en trois ans, elle réduit ses
dépenses publiques
de 20% en supprimant le superflu. La charge fiscale se voit
réduite
d'un tiers. Résultat: une croissance explosive de 5,6% entre
1985 et
2002 contre 1,9% en Belgique, pays qui connaît aujourd'hui un
poids du
secteur public d'environ 50% du PIB contre 35,2% en Irlande. Le citoyen
irlandais voit son revenu disponible multiplié par 3,5. Pendant
la même
période (1985-2002), l'Irlande crée 31% d'emplois
nouveaux contre à
peine 7,6% en Belgique et même 106% dans les services (15,8% en
Belgique).
Dans le même temps, l'emploi industriel (dont le déclin
est considéré
en Belgique comme «inévitable») croît de 32%
(-30% en Belgique). Le
taux de chômage est maintenant de 4,59% de la population active
contre
17% vingt ans plus tôt. La Belgique affiche un taux de 8%
(officieusement, le chiffre réel est plutôt de 15 %). La
dette publique
irlandaise, vertigineuse (111% du PNB en 1986, 124% en Belgique) a
fondu. Elle n'est plus que de 30% du PNB en 2002 (98% en Belgique).
L'intérêt de la dette publique, lui, chute à 0,1%
du PNB (4,7% chez
nous). |
Tout cela n'a-t-il profité qu'aux riches? Pas le
moins du monde: les
moyens mis à disposition de l'Etat, vu la fonte de la dette
publique et
grâce à l'augmentation des recettes fiscales due à
l'augmentation de
l'activité économique, ont crû en
conséquence. Les dépenses sociales
ont augmenté de 118% pour seulement 43% en Belgique. Les
allocations
familiales ont triplé. L'Irlande est dans le top des classements
consacrés à la qualité de vie et au
bien-être . Seule ombre au tableau:
on constate une surchauffe au niveau de la consommation. Les citoyens
irlandais dépensent énormément au détriment
d'un endettement parfois
conséquent. Le coût de la vie s'en ressent.
Et l'on perçoit également une crise du logement. Les
enseignements de cette comparaison sont les suivants:
1) Les baisses importantes d'impôt direct n'entraînent pas
de baisse
des recettes fiscales globales en raison de la poussée de
croissance
qui s'en suit et du rattrapage via les recettes de TVA taxant la
consommation renouvelée;
2) Une politique de réduction des dépenses publiques
n'empêche pas
forcément une politique sociale volontariste étant
donné la diminution
du chômage et l'augmentation des recettes fiscales et sociales,
conséquence d'une croissance économique forte; les
politiques de baisse
de charge ne profitent pas qu'aux riches.
3) Les politiques «keynésiennes» traditionnelles de
relance économique
(baisse des taux d'intérêt, déficit
budgétaire et investissement public
massif) ne sont pas efficaces, surtout dans le contexte
économique de
l'Europe actuelle.
|
Il est donc temps d'analyser, sans a priori
idéologiques, les résultats obtenus par nos voisins
européens. Qu'ils
soient «libéraux» (Irlande, Grande-Bretagne,
Espagne) ou «welfare»
(Suède, Danemark), ils semblent tous mieux performer en termes
d'emplois et de croissance. Cessons de pérorer sur
«l'impossibilité
d'appliquer tel ou tel modèle» chez nous.
Cessons aussi de diaboliser telle ou telle philosophie
économique, tel
ou tel penseur. La gauche n'a pas le monopole du coeur. Les
libéraux ne
roulent pas tous pour les nantis. La couleur du chat n'a pas
d'importance pourvu qu'il attrape la souris, dit-on en Chine. Une
dictature communiste qui s'est transformée en une nation
économique
forte en moins de vingt ans, intégrant— non sans mal, certes —
300
millions de pauvres dans le tissu économique. Plus près
de chez nous, à
peine 10 ans après la séparation de sa soeur
tchèque, la Slovaquie, qui
était le maillon faible de l'Union tchécoslovaque, a
adopté une
politique de «flat tax». Ce pays est aujourd'hui le plus
grand
assembleur de voitures en Europe, dépassant la Belgique,
où ce secteur
est en difficulté en raison d'une fiscalité salariale
trop
forte.Unexemple à suivre?
Nicolas de Pape
chargé de communication, licenciéen sciences commerciales
et financière;
Eric Verhulst,
PaulVreymans,
WillyDe Wit |
|